Dis-moi quel sport tu préfères, et je te dirai qui tu es. Le rugby est plébiscité par la France historique avec une énergie maîtrisée, tandis que le football entraîne des violences dévastatrices, parfois tragiques. La séparation entre ces deux univers est frappante. Ce constat vient même d’un observateur anglais.
« Le football est un sport de gentlemen pratiqué par des voyous, et le rugby un sport de voyous pratiqué par des gentlemen. » Cette maxime anglaise résume l’obsession britannique pour les classes sociales. Dans ce pays, les élites envoient leurs enfants dans des écoles privées où l’on pratique le rugby, tandis que les classes populaires se tournent vers le football. Les suppporters de football moquent le rugby, le considérant comme un sport pour « petits bourgeois », tandis que les amateurs de rugby historisent le football en le qualifiant de « Kev-ball » — un terme péjoratif lié à un prénom peu usité dans la haute société.
Le capitaine de l’équipe de rugby anglaise, Maro Itoje, incarne cette tendance. Né à Londres de parents nigérians et éduqué à Harrow, une institution prestigieuse, il représente la classe moyenne supérieure. En revanche, la star du football anglais, Bukayo Saka, également née à Londres de parents nigérians, a fréquenté une école publique. Itoje est apprécié des élites, tandis que Saka est vénéré par la classe ouvrière; un reflet de la structure sociale anglo-saxonne.
La France, elle aussi, voit cette distinction sociale entre le rugby et le football, mais les enjeux politiques actuels y ajoutent une dimension inédite. Ces deux sports deviennent, en effet, un champ de bataille entre ceux qui souhaitent bâtir une « Nouvelle France » et ceux qui défendent la « Vieille France ».
Exception française
Les Britanniques partagent, sans doute, un sentiment d’inquiétude et de division similaire, mais n’ont pas encore réussi à esquisser une vision d'« Nouvelle Angleterre ». En France, cette notion de « Nouvelle France » est devenue la bannière de Jean-Luc Mélenchon et de la France Insoumise. Bally Bagayoko, récemment élu maire LFI de Seine-Saint-Denis, en explique le contenu : « La Nouvelle France, ce sont les enfants de la République et les héritiers de l’immigration. » Selon lui, cette nouvelle génération représente « cette fierté que l’on célèbre sur le terrain de football mais qui a du mal à trouver sa place dans les instances de pouvoir. »
Bien que Bagayoko n'ait pas spécifié de noms, il ne fait guère de doute qu'il pensait à des joueurs comme Ousmane Dembélé, Marcus Thuram ou Kylian Mbappé, stars de l’équipe de France qui s'apprête à défier la Coupe du monde. À ce jour, seul Dembélé évolue en France, Thuram à l’Inter Milan et Mbappé au Real Madrid. Ils ont chacun exprimé des opinions politiques, notamment lors des législatives de 2024, en appelant à boycotter le Rassemblement National. Dans une interview accordée à Vanity Fair, Mbappé a déclaré : « En tant que citoyen, j'ai le droit de m'opposer à eux. » Cette déclaration confère à sa voix une importance inédite dans le paysage médiatique. Marine Le Pen a réagi de manière cinglante en évoquant les choix de carrière de Mbappé : « Quand il dit qu’on ne va pas gagner les élections, ça me rassure car il est parti du PSG au Real Madrid pour gagner la Ligue des champions. »
A l’opposé, lorsqu’un jeune supporter du PSG a perdu la vie alors qu’il sortait d’un entraînement à Paris, Mbappé est resté silencieux, illustrant une forme d’inaction face aux violences qui affligent le football.
Deux visions de la diversité
En sports, le capitaine des Bleus incarne la Nouvelle France. Il est originaire de Bondy, un quartier de Seine-Saint-Denis, une zone où Bagayoko refuse désormais d’accrocher le portrait du président. Alors que Bagayoko entonne La Marseillaise, d’autres élus de la France Insoumise, tout comme quelques joueurs de l’équipe nationale, s’abstiennent de chanter l’hymne. Ce phénomène a été particulièrement visible lors de la Coupe du Monde 2010, provoquant des débats au sein des médias français. France Info s’est alors alarmé que ce silence favorise les extrémistes. En rugby, au contraire, tous les joueurs, qu’ils soient issus de minorités visibles ou non, s’unissent derrière leur hymne national.
Les joueurs sélectionnés pour la dernière Coupe du Monde de rugby, tels que Peato Mauvaka ou Uini Atonio, témoignent eux aussi de cette richesse de diversité. Les clubs de rugby professionnels en France sont également multiethniques, bien que cette diversité se fasse plus rare à un niveau amateur. Thomas Portes, député LFI, a récemment souligné comment, dans sa jeunesse à Agen, le rugby manquait de mixité par rapport au football. Il a déclaré : « J’ai vu moins de diversité dans le rugby que dans le football. »
La cérémonie d’ouverture de la Coupe du Monde de rugby 2023, mettant en vedette Jean Dujardin, est devenue un sujet de controverse. Portes a qualifié cet événement d'« catastrophe » en critiquant la représentation d'une France stéréotypée. Libération n’a pas manqué de fustiger cette vision, qualifiant le spectacle d’« une carte postale sépia d’une France qui sent la naphtaline ». Dujardin a répondu à ces critiques en affirmant que son but était de célébrer l’histoire du rugby et la richesse de la culture française.
Deux pays en un
Au fil des années, le rugby est devenu un symbole fédérateur pour la France traditionnelle. Le nombre de licenciés a considérablement augmenté. En revanche, le football se voit assombrie par des épisodes de violence, avec des événements tragiques récurrents. En 2025, après la victoire en finale de la Ligue des champions, Paris a connu des débordements violents, illustrant à quel point la situation est complexe et préoccupante pour le football.
Les supporters du PSG continuent d’attirer l’attention, notamment après des victoires. Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, a récemment condamné ces débordements, mais force est de constater que la violence semble devenue monnaie courante. Au fil des mois, cette tendance ne fait que se confirmer à travers divers incidents regrettables.
Ainsi, France se divise en deux, représentant un fossé entre la vieille France du rugby, synonyme d’unité et de tradition, et la nouvelle France du football, souvent associée à des comportements violents. Jean Lacouture dira un jour : « Pour nous, Méridionaux, le rugby n’est pas seulement un ensemble de règles, c’est aussi une expression culturelle unique. » La réalité témoigne, elle, d’un pays en pleine mutation, où l’acceptation est conditionnée par la fierté de son héritage.







