Dans les hauteurs du château de Sus, dans les Pyrénées-Atlantiques, une réalité bien loin des idéaux de liberté et de paix s'est progressivement installée depuis son ouverture en 1983. Tabitha's Place, présentée comme une communauté rurale vibrante, évoque en réalité une histoire marquée par l'isolement, la manipulation mentale et des tragédies judiciaires.
À son apogée dans les années 90, cette organisation d'origine américaine attirait près de 200 personnes, captivées par une promesse de vie simple mais authentique. Cependant, les archives de Sud Ouest révèlent une réalité beaucoup plus sombre, où le contact avec le monde extérieur était pratiquement prohibé et où le contrôle social était omniprésent.
D’après des témoignages recueillis, le quotidien à Tabitha's Place se déroulait sans distractions contemporaines comme la télévision ou les journaux, laissant place uniquement à la Bible qui régentait chaque aspect de la vie des membres. Ignorant le droit et les devoirs civiques, ceux-ci vivaient dans un système d’autarcie, travaillant sans rémunération et versant l’intégralité de leurs ressources dans un pot commun. Olivier Lembert, l’un des leaders du groupe, avait évoqué en 1996 cette quête de sens qui, selon lui, offrait enfin un but à ceux qui se sentaient auparavant « perdus ».
« Avant, j’étais perdu comme tout le monde... Maintenant je me sens à ma place, comme une pièce dans un puzzle »
Cependant, les récits des anciens membres mettent en lumière une autre réalité. Un témoignage poignant d’une mère ayant fui en 2004 témoigne de cinq années de souffrance, marquées par des humiliations et des rituels ressemblant à des hypnoses collectives, laissant des enfants avec des retards d'apprentissage et nécessitant un suivi psychologique.
Des enfances volées
L'éducation des enfants figuraient parmi les premiers sujets de rupture avec la société extérieure. Convaincus de la fin imminente du monde, les membres s'efforçaient de préparer leurs enfants à « endurer sans pleurer toutes les souffrances ». La scolarisation traditionnelle était strictement interdite. Joseph Dit Pagny, un ancien membre, déclarait en 2006 : « On souhaite simplement protéger les enfants des dangers, » justifiant ainsi l'isolement scolaire.
Oubliant les soins médicaux et les vaccins, les pratiques éducatives incluaient des châtiments corporels minimisés sous le terme douteux de « petite baguette ».
Le drame survient en avril 1997 avec la mort tragique de Raphaël, un enfant de 19 mois souffrant de malnutrition. Les parents, convaincus de la justesse de leur doctrine, avaient refusé les soins médicaux. Lors du procès, l'avocat général, M. Basset, qualifia ce groupement de désireux de « fabriquer des clones ». Le couple fut par la suite condamné à six ans de prison.
Quarante ans de surveillance et l'exode inévitable
Ce drame constitue un tournant décisif, incitant l'État à intensifier les contrôles. En 2006, une enquête parlementaire marquant le rapport « L’Enfance volée » souligne l'emprise mentale exercée sur les enfants. Les descentes de la gendarmerie deviennent fréquentes, culminant en 2015 avec l'intervention de 200 militaires.
Au fil des années, la pression judiciaire sur Tabitha's Place ne fait qu'augmenter. En 2022, un jugement interdit au groupe de continuer son enseignement à domicile, laissant les dirigeants face à une impasse. En mai 2023, la communauté annonce son départ, en plantant des tracts dans les boîtes aux lettres de Sus, affirmant :
« On ne peut pas rester dans un pays où on est obligé de tricher avec les lois. »
Aujourd’hui, l'utopie se morcelle. Une partie des membres a trouvé refuge à l'étranger, entre l'Espagne et la Roumanie. Pourtant, une poignée persiste à vivre dans le château, attendant la vente de cette propriété, évaluée à 980 000 euros, espérant qu'un départ se concrétisera « d’ici un an », pierre angulaire d'une histoire désormais sombre mais encore inachevée.







