TRIBUNE. Le conseiller international Frédéric Rousset constate que l'Europe, face au retour des rapports de force, semble désarmée. Alors que nous entrons dans une nouvelle ère de puissance, l'Union européenne doit redéfinir ses priorités en matière de souveraineté, de résilience et de vision stratégique.
Pendant plus de trois décennies, l'Europe a cru que la prospérité économique pouvait définitivement remplacer les luttes de pouvoir. Après la chute du Mur de Berlin, un grand nombre d'élites européennes pensaient qu'une ouverture des marchés et une intégration économique mettraient un terme aux conflits. Cependant, l'histoire a démontré que la rivalité et la domination technologique sont toujours au cœur des relations internationales, comme l'affirme le site Le JDD. Pendant que Bruxelles s'occupait des règlements, d'autres puissances avançaient avec une vision impérialiste et stratégique. En conséquence, la brutalité du monde demeure présente.
Le retour brutal de la guerre économique mondiale
Au XXIe siècle, la puissance n'est pas disparue ; elle réémerge sous des formes nouvelles. L'énergie est devenue une arme géopolitique, et les matières premières critiques servent de moyens de pression. Les chaînes logistiques sont utilisées comme outils de coercition, tandis que les sanctions financières et la lutte pour le contrôle des données numériques se transforment en nouvelles formes de guerre. La guerre en Ukraine, les tensions autour du détroit d'Ormuz et les rivalités technologiques entre la Chine et les États-Unis illustrent cette dynamique. L'Europe doit sortir de sa logique administrative pour adopter une approche de puissance, car cela représente une erreur stratégique majeure de ces trente dernières années.
La complexité du monde contemporain implique que des crises énergétiques peuvent provoquer une inflation galopante, entraînant des répercussions sur la stabilité des gouvernements. Une cyberattaque peut perturber une économie en quelques heures, et l’instabilité d’une chaîne logistique peut mener à des pénuries. La montée des conflits ne signifie pas forcément le retour des guerres conventionnelles, mais plutôt une exploitation croissante des vulnérabilités.
Un enjeu souvent sous-estimé est celui de la guerre assurantielle. Ainsi, la gestion des risques devient centrale dans les crises modernes. Auparavant, les économies pouvaient s'appuyer sur des systèmes d'assurance solides, mais cette dynamique commence à s'effriter. Les États sont surendettés, et les compagnies d’assurance restreignent leurs couvertures face à l'augmentation des risques climatiques et géopolitiques. Des domaines comme la santé et la sécurité deviennent piégés dans un avenir incertain.
Une économie vulnérable
Ce tournant est déterminant. Une économie qui ne peut sécuriser ses infrastructures stratégiques devient vulnérable, entraînant une précarisation sociale et politique. La prochaine crise mondiale pourrait être d'ordre assurantiel. Si les systèmes de couverts se détériorent, cela compromet l'ensemble du système économique occidental. L'Union européenne continue cependant à dissocier les questions de technologie, de santé, de climat et de sécurité, alors qu'elles sont désormais inextricablement liées. Cette fragmentation est risquée dans un monde interconnecté.
Plus alarmante encore est l'attitude de certaines élites européennes, qui perçoivent la puissance comme une notion suspecte, incompatible avec les idéaux démocratiques. Cette vision est erronée. Les sociétés qui prédomineront dans les prochaines décennies seront celles qui anticiperont les crises et protégeront leurs intérêts stratégiques. Dans ce cadre, l'intelligence artificielle devient essentielle, non pas comme un simple outil mais comme une instruments de souveraineté.
À mesure que la France se dirige vers l'élection présidentielle de 2027, il est urgent de réfléchir à la manière dont le pays peut protéger sa souveraineté économique, énergétique et technologique pour les décennies à venir. Sans puissance, il n'y aura ni stabilité démocratique ni prospérité sociale.
La France détient encore des atouts considérables, comme sa dissuasion nucléaire et son modèle énergétique, mais il est crucial de penser à long terme et de redéfinir la notion de puissance. Le monde ne protégera ni les nations faibles ni les démocraties naïves.







